# 29
- L'averse, j'ai une question.
- Oui ?
- Tu penses quoi du vernis à ongles ?
- Hum, je déteste.
- Mais alors pourquoi tu en mets de plus en plus souvent ?
- Parce que j'aime bien porter des trucs que je trouve moches et perdre mon temps avec.
- Ah bon ?
- ... C'était une blague.
- Mettre du vernis ou aimer porter des trucs moches et perdre ton temps ?
- Tu connais beaucoup de personnes qui détestent quelque chose, qui le trouvent moche ou inutile et qui se cassent quand même la tête à en porter sur elles-mêmes, comme du vernis ?
- Bah, toi. Non ? Ca fait plusieurs semaines que tu en mets, tu veux comprendre ce que ça fait de trouver un truc moche ?
- Tu penses vraiment que je passerai plusieurs semaines à essayer de voir l'effet produit par un truc moche ? Une journée, c'est suffisant, non ? Et même une journée entière, tu penses que je chercherai à essayer de vivre volontairement avec de la laideur alors que j'ai des trucs encore plus existentiels que des questions de vernis à me poser ? Enfin, qui philosophe sur la laideur ou la beauté du vernis à ongles ?
- Je suis un peu perdue là.
- ...Bon. Euh. En fait j'aime bien le vernis. C'est pas grave. On oublie. C'est pas important, ne t'inquiète pas. Et je trouve ça beau.
- Donc tu en mets volontairement ?
Là, j'ai eu envie de lui dire "Non, en fait ma maman prend en otage mes mains tous les soirs avant que j'aille dormir et c'est mon beau père qui débat avec le voisin de palier pour choisir la couleur, ils hésitent toujours entre un assortiment bracelet-ongles ou chaussures-ongles alors parfois ils téléphonent à Monsieur pour qu'il tranche", puis j'ai pensé "N'essaie même pas en rêve, sinon tu es repartie pour dix minutes d'En attendant Godot". Alors j'ai simplement esquissé un grand sourire.
Parfois, elle me fait vraiment peur. Ou alors j'ai un humour incompréhensible qui ne fait rire que moi, ce qui me fait aussi peur. Avec elle, je me dis que je devrais agiter un petit post-it avec inscrit "Là, je blague donc idéalement il faudrait rire car c'est supposé être drôle" aux moments adéquats. Il m'a rassuré en disant qu'elle avait de grands moments de stupidité, mais je suis quand même très inquiète.
# 28
J'ai saigné du nez dans les réserves du musée. A exactement 10 centimètres d'une oeuvre déballée. J'ai eu la sueur froide de ma vie. J'ai pris sur moi pour ne pas m'évanouir. J'ai simplement dit "Désolée, désolée, désolée" aux deux personnes à côté de moi. Je crois qu'elles étaient trop impressionnées pour me prendre pour une demeurée ou une petite nature. Ou alors, elles ont fait comme si de rien n'était. Et tout est rentré dans l'ordre trente minutes plus tard.
J'ai serré la main à plusieurs descendants directs d'un artiste que j'adore. Je ne sais pas combien de générations les séparent. J'ai pris une photo mentale et je leur ai fait un câlin imaginaire. J'ai eu envie de leur dire "Votre arrière papy est l'un des hommes de ma vie". A la place, je leur souriais en silence. Je me suis lavée les mains avec regret. Il aurait été placé à table à côté de Jean Michel Basquiat et de la Castiglione si nous avions tous vécu à la même époque. Ils se seraient hurlés dessus à cause d'un obscur truc intellectuel ou auraient fait un concours de gobage de Curly. Ca aurait été tellement bien.
J'ai eu mon premier vrai carton d'invitation à un vernissage. J'en avais déjà eu auparavant, mais c'était uniquement les surplus qui n'intéressaient pas mes chefs de stage. Des invitations bouche-trou. Cette fois, c'est différent. Je regardais ce qui était exposé dans le hall avec une tête de "Oh, c'est joli ça". Une personne s'est approchée de moi et m'a demandée si j'avais envie d'aller au vernissage. J'avais les joues roses de plaisir. Je n'y suis pas allée. J'avais beaucoup de travail, mais surtout, je ne savais pas concrètement ce qu'il faut faire dans ce genre de situation. Je ne sais toujours pas ce qu'il faut faire. Je suis capable de venir, regarder et repartir aussi sec dans le quart d'heure, mais je ne sais pas si c'est le bon comportement à avoir ou non. En plus, je ne connaissais personne. Alors, par précaution, je suis restée chez moi.
J'ai reçu un mail d'un ami qui vit maintenant à l'autre bout du monde. Il vivait déjà à l'autre bout de la France. Il m'a dit "Mon avion atterrit le 11 juillet à telle heure. Si tu es disponible et si tu peux/veux, tu voudrais bien m'attendre ?" Je trouve ça trop mignon. C'est la première fois qu'on me propose un rendez-vous avec un délais de six mois (exception faite pour l'ophtalmo). La dernière fois que nous nous sommes vus, j'avais une demie heure de battement entre deux TGV, dans sa ville. On a pris un café pendant 25 minutes, j'avais oublié de mettre mon portable en réveil et j'ai du courir comme une dératée sur le quai pour attraper ce maudit train. C'était drôle (Je l'ai eu).
Lorsque Monsieur a ouvert les yeux ce matin là, il a murmuré en souriant "Joyeux anniversaire" avant de se rendormir. Je suis partie en catastrophe déjeuner chez des amis, en me cognant les genoux partout car je n'avais pas ouvert les volets pour ne pas le réveiller. Ils vivent au dernier étage. Ils passaient la tête par dessus la rambarde et hurlaient "CA FAIT UNE HEURE QU'ON T'ATTEND, ALLEZ, PLUS VITE, LE CHAMPAGNE VA ETRE TIEDE ET C'EST DEGUEULASSE. JOYEUX ANNIVERSAIRE CHATON" pendant que je disais "Mais vous êtes malades les garçons, les voisins vont vous détester, chut chut." La maman de ma meilleure amie m'a envoyé plein de textos pour mon anniversaire. J'étais dans le métro pour rentrer chez moi. J'ai passé tout le trajet à lui raconter ma journée / répondre à ses bêtises / rigoler bêtement. On se raconte nos vies sentimentales, on se met mutuellement du vernis à ongles sur nos orteils et on se raconte des blagues sales pendant qu'elle prépare à dîner. Mais nous nous vouvoyons. Je ne cherche pas à comprendre et elle non plus.
Je n'arrivais pas à la joindre depuis deux semaines. Sa boîte vocale était saturée et elle ne décrochait jamais. Je ne connais pas son adresse mail. J'ai fait la bonne vieille méthode d'avant-guerre. Grâce à Dieu, son code d'interphone se trouvait dans mon calepin. J'ai griffonné un mot avant de le glisser sous sa porte. Ladite porte était de mauvaise foi. Je me suis retrouvée à quatre pattes sur son paillasson pile quand quelqu'un sortait de l'ascenseur. Il m'a regardé avec beaucoup d'étonnement et/ou de condescendance. Je suis restée le plus digne possible avant d'éclater de rire. Il était encore plus atterré.
Je suis sortie chercher le courrier les fesses à moitié nues, avec un vieux peignoir stigmatisé par de la peinture qui refuse de partir, un chignon crotte de pigeon et des bottes en caoutchouc. J'avais passé la journée à zoner chez moi. J'ai croisé tout mon immeuble voire toute la rue entre ma boîte aux lettres et ma porte d'entrée. Bien sûr, quand je suis décemment habillée et que je ressemble à un être humain, je ne rencontre personne.
Je compte partir en retraite spirituelle avant mes examens. Pas pour méditer mais pour travailler. Tout le monde me dit que je suis folle et que je ne vais pas tenir trois jours.
# 27
Il y a quelques années, je m'étais débrouillée pour réussir à tenir toutes mes résolutions. Certaines sont encore d'actualité. Pourtant je n'ai plus recommencé, par flemme et surtout car je sais que je ne suis pas du genre à y arriver de A à Z. L'année où j'avais tout tenu reste l'un des grands mystères de ma vie. Je n'ai pas envie de me transformer en fille saine végétarienne, qui se met tous les soirs de la crème de nuit et tous les matins de la crème de jour, qui se couche au maximum à minuit, qui met un euro par gros mot dans la tirelire adéquate et qui ne lit qu'un seul livre à la fois avant d'en faire une fiche de lecture. J'ai beaucoup d'admiration pour ce genre de personnes, mais avec moi, ce n'est pas impossible, c'est simplement inenvisageable. Appliquer convenablement du vernis à ongles, laisser infuser le thé selon la durée réglementaire et réussir à relire mes prises de notes relèvent déjà du défi.
J'ai quand même décidé de me fixer une ligne de conduite. C'est plus une bouée de sauvetage qu'un but précis à atteindre, même si la finalité reste la même. Y penser me met encore plus de bonne humeur lorsque je vais bien et me remonte le moral lorsque ça va moins bien.
- Etre admise en master au Louvre.
- Réussir mon année du premier coup.
- Faire bonne impression à mon stage pour en obtenir un autre, pas au même endroit mais chez leurs copains.
- Continuer à faire du sport tous les jours. [J'ai eu une révélation de fille saine cet été, vous me croirez ou non mais je fais 30 minutes de sport par jour, sauf en cas de deuil national - épidémie de varicelle.]
- Etre inscrite en niveau supérieur en cours de pilates, en septembre 2012 [Idem. Même durant la période où Monsieur était parti, j'y allais.]
- Me faire tatouer en étant accompagnée par ma meilleure amie [Je sais déjà ce que ça va être et où ça va être, il faut juste que je fasse des recherches sur internet ou dans des livres pour voir si ça n'a pas été réalisé, sinon j'annule tout. Je suis capable d'éclater en sanglots si je vois une personne à la piscine avec le même truc que moi. Ca fait des années que j'y réfléchis, ça serait vraiment trop bête. C'est quelque chose de vraiment rare mais on n'est jamais trop prudent.]
Et le plus important :
- Arrêter de rendre les livres de bibliothèque avec du retard. C'est récurrent chez moi. Je me maudis chaque semaine, à tel point que je fais exprès de les mettre dans la boîte pour ne pas tomber nez à nez sur les bibliothécaires, ou alors je cache ma tête dans une écharpe pour ne pas qu'on me reconnaisse, avant de partir en courant.
# 26
L'appel a duré moins de trois minutes, je lui ai hurlé dessus pour la première fois de ma vie et j'ai éclaté en sanglots de joie à la vue de quelqu'un pour la première fois de ma vie aussi. Je ne sais même pas quand je vais le voir, je ne sais même pas si j'ai envie de lui parler, je sais juste que je vais le tuer et lui hurler dessus de nouveau, que je ne vais plus vomir ni m'évanouir dans le métro ni lapider du regard les femmes enceintes, que je vais manger et dormir et rigoler avec le vendeur de chez Starbuck et les vigiles de la bibliothèque et que mon fond de teint restera bien au chaud chez lui et que je lui pardonnerai d'ici quelques temps et que je ne dirai plus à la petite soeur de ma meilleure amie "Fais gaffe avec ton copain, tu vas voir il va bien te baiser comme il faut".
Je compte sabrer le champagne avec elle et battre mon record personnel de textos envoyés et de "hiiii" en fin de phrase. Comme elle disait : "C'est pas possible qu'il parte. C'est ton frère jumeau. Les jumeaux séparés ça ne fait pas long feu."
Il est revenu. Mazeltov. J'en profite pour vous souhaiter de vivre une année absolument fantastique.
# 25
J’ai toujours vécu des coïncidences bizarres. J’ai toujours découvert par la suite que telle personne de mon entourage connaissait telle autre personne qui n’avait, a priori, aucun rapport avec la précédente. Je suis tombée nez à nez sur l’une de mes profs à l’autre bout de l’Europe, il y a quelques années. J’ai fait la connaissance d’une personne à l’autre bout de la France alors que nous habitions à quelques rues l’un de l’autre, sans s’être jamais croisés. Je réalise qu’une ancienne très bonne amie était avec un garçon qui n’avait aucune raison de la connaître. Je tombe par hasard sur le copain de l’une de mes cousines, tenant par la taille quelqu’un d’autre. Je lisais le blog d’une fille qui connait indirectement une ancienne personne d’une autre époque de ma vie, et deviens amie avec elle quelques années après. Je la croise la veille du concours du Louvre et j’arrive à m’en sortir malgré ce putain de choc. J’ai lu dix minutes avant l’épreuve de philosophie le texte qui est tombé en commentaire. Ce genre de choses.
Parfois, je me dis que nous sommes tous liés. Que les conneries du type « alignement des planètes » ne sont pas de si grosses conneries que ça. Je n’en sais rien. Mon monde est minuscule. C’est quand même très troublant. Un jour, on m’a tiré les cartes. Elle m’a raconté toute ma vie. Elle m’a raconté toute ma vie alors qu’elle n’en connaissait pas le quart de la moitié. Je l’avais laissée faire pour rigoler, pour voir ce que ça fait, parce que je la trouvais plutôt sympa et qu’elle n’était pas une folle furieuse. Je rigolais de moins en moins. Je ne rigolais même plus du tout à la fin. J’évite d’y penser car aucune réponse ne me semble pertinente et plausible. Je sais que je chercherai toujours une explication et que rien ne me convaincra pleinement. Alors je ne cherche pas. C’est trop conceptuel pour moi.
Je suis récemment tombée par hasard sur une personne d’il y a plusieurs années. Il ne s’était jamais rien passé de concret, mais je savais que je lui plaisais. Je sais que je lui plais encore. Je ne sais pas si je lui plais car je n’ai jamais cédé ou si je lui plais car je lui plais. Il y a un réel rapport de force entre nous. L’un envoie un texto, l’autre répond avec une heure de retard. L’autre se venge en répondant avec deux heures de retard. L’autre renchérit trois heures plus tard. J’ai donné le premier coup de grâce en répondant avec vingt quatre heures de retard. Je ne suis pas un caniche. Je ne me jetterai jamais à ses pieds, quoi qu’il arrive. Je ne me suis pas jetée aux pieds de Monsieur alors je me jetterai encore moins à ses pieds à lui. A mon avis, il ne se passera jamais rien de sérieux. Ce n’est pas une personne sérieuse. Nous nous sommes vus l’autre jour, pendant plusieurs heures. Il me parlait sans réussir à me regarder dans les yeux. Il détournait la tête, ou bien s’adressait à mon épaule. Je ne sais pas si je l’intimide ou s’il fait semblant pour mieux appâter sa proie. Je n’ai jamais réussi à le cerner. Je suis incapable de dire s’il fait semblant ou non. Je suis incapable de dire s’il pourrait s’agir d’une personne de confiance ou non. J’ai été glaciale pour ne pas qu’il pense avoir gagné la première partie. Il m’a quand même fait rire, mais c’était plus nerveux qu’autre chose. Je me suis mentalement retournée sur son passage, j’ai mentalement hurlé « OH MON DIEU » lorsqu’il est arrivé mais je n’ai rien laissé transparaître. Il a exactement la même aura qu’avant, mais cela n’a plus autant d’effet sur moi. Il y a toujours une tension nerveuse, mais c’est moins fort qu’avant. Je suis très méfiante. Je le trouve autant vain qu’irrésistible. Je le méprise autant que je le reluque du coin de l’œil. Je ne m’imagine rien. Je trouve particulièrement étrange qu’il apparaisse dans ma vie à ce moment là, alors qu’il ne sait rien de ma vie sentimentale. Grâce à cette situation, j’oublie un peu Monsieur. Ca fait passer le temps. Il n’a pas essayé de m’embrasser en partant. Il a bien compris que ce n’était pas le moment. Il a simplement posé sa main sur mon épaule pendant un peu de temps et m’a envoyé un texto quelques minutes après. J’ai répondu le lendemain un truc qui ne veut rien dire du tout. Je n’étais pas inspirée alors ma meilleure amie a répondu pour moi. On joue à celui qui fera mariner l’autre le plus longtemps possible. Pour l’instant, c’est 50 – 50. Je sais que sur le long terme, il est capable de me rendre folle. A l’occasion, il faut que je relise Bel Ami et les Liaisons Dangereuses. Elle m’a dit « Si ça se trouve, c’est l’homme de ta vie. » Je lui ai répondu « Pour l’instant, on évite ce genre d’expression qui porte la poisse. C’est la dernière personne avec qui on prévoit quoi que ce soit. » Je suis suffisamment lucide pour ne pas être le vingtième vagin de son mois. Je suis suffisamment stupide pour attendre secrètement le retour du Fils Prodigue.
# 24
Je l’ai appelé hier, pour lui dire que je n’en pouvais plus. J’étais un peu dans un état second. Je n’arrive pas à savoir ce que j’ai réellement prononcé ou ce que j’ai simplement pensé. Je sais juste qu’après avoir raccroché, je n’ai pas eu le temps de mettre ma tête entre mes genoux pour ne pas perdre connaissance.
Je me sens faible, minable, ridicule, honteuse et pathétique et je ne supporte pas ça. Je ne supporte pas qu’on ait de la compassion ou de la pitié pour moi. Je ne supporte pas le vendeur chez Starbuck qui a dit l’autre jour « Bah alors mademoiselle, il est passé où votre joli sourire ? » Je ne supporte pas. Son collègue lui a donné un coup de coude qui signifiait « La ferme ».
Je veux hurler et me cogner la tête contre le sol quand je vois une femme qui porte une alliance ou une bague de fiançailles. Je veux hurler et me cogner la tête contre le sol quand je vois dans les Tuileries quelqu’un qui promène le chien que nous aurions eu. Je veux hurler et me cogner la tête contre le sol quand j’entends les prénoms interdits. Je veux hurler et me cogner la tête contre le sol quand je vois une femme enceinte. Il aurait été la seule personne pour qui j’aurais accepté de prendre ce poids là.
J’ai déjà perdu trois kilos. Je ne me pèse plus du tout. Je ne me pèse plus car j’imagine avoir encore perdu et je sais que je vais me faire massacrer la prochaine fois que j’irai voir mon médecin. Elle a acheté des barres hyper protéinées. J’en mange deux à midi. J’ai du mal à ouvrir la bouche, à manger et à boire. Je bois beaucoup d’eau sucrée. Ils me regardent manger en silence et me disent « Allez, on se bouge le cul, on mange. Il ne reviendra pas si tu deviens trop maigre ». Je vomis le matin, je m’évanouis le midi, je végète l’après midi à la bibliothèque, je fais semblant d’être parfaite en rentrant chez moi et j’attends qu’il soit très tard pour me mettre à pleurer.
Je sortais de mon lit grâce aux cours. Malheureusement, c’est maintenant les vacances. J’avais du mal à suivre les conversations de mes amis. Je prenais absolument tous les cours en notes, en écriture automatique. J’étais incapable de dire de quoi ça parlait en sortant de l’amphithéâtre. En relisant mes cours, je réalise que j’ai pris les tics verbaux des profs, les « Enfin, vous voyez comme c’est charmant » et les « Pardonnez-moi, ce n’est pas très clair ». Ca m’a fait rire.
J’ai du mal à réaliser que je suis dans la réalité. Parfois, j’ouvre les yeux et je réalise que je suis rue de Rivoli. Je ne sais pas à quel arrêt je suis descendue. Je ne sais pas ce que je faisais avant. J’imagine qu’on peut passer une main devant mes yeux sans que je réagisse. Je n’arrive pas à parler. Je n’ai rien d’intéressant, de piquant ou de drôle à dire. Je n’aime pas me lamenter sur mon sort en public alors je ferme ma gueule et je me force à sourire. Parfois je souris en retenant mes larmes et lorsqu’on me dit « Ca va aller », je réponds en souriant encore plus fort « Bien sûr que ça va aller, pourquoi ça n’irait pas ? » Je me lamente sur mon sort dans ma tête, c’est déjà assez fatiguant comme ça. J’ai l’impression de ne pas faire partie du temps qui passe. J’ai l’impression que le temps s’arrête ou au contraire, que je suis ailleurs. J’ai l’impression que tout va trop vite et que je suis mentalement neuneu. Je me sens lente et gauche. J’ai du mal à me lever quand je suis assise dans le métro. J’ai du mal à savoir dans quel ordre faire les démarches pour demander tel ou tel livre aux magasiniers, alors que je fais ça tous les jours depuis des années. Je passe mon temps à travailler. C’est la seule chose qui me vide l’esprit. Je n’aime pas voir mes amis car je n’aime pas les voir inquiets. Je n’aime pas leurs « Tu peux téléphoner n’importe quand ». C’est adorable et très touchant mais ça m’angoisse. Je n’ai pas l’habitude de partager mes problèmes avec qui que ce soit, je n’ai pas l’habitude que mon visage laisse transparaitre mes émotions. Je n’ai pas l’habitude de courir en catastrophe aux toilettes pour éclater en sanglots. Je n’ai pas l’habitude d’avoir du mal à sourire. Je n’ai pas l’habitude de tomber par terre. Elle m’attendait. Je ne sais pas ce qu’il s’est exactement passé mais je suis tombée par terre. Mes jambes ne me soutenaient plus, mais je n’ai pas perdu connaissance. Je me suis mise à trembler et à sursauter des pieds à la tête et même à pleurer. En public. Devant tout le monde. Devant des personnes que je connais. Dans un lieu public, que je fréquente tous les jours. Ailleurs que dans les toilettes. Je n’ai jamais eu autant honte de ma vie. Je ne me suis jamais autant détestée. Elle s’est occupée de moi. Plusieurs personnes sont venues pour savoir s’il fallait prévenir quelqu’un ou s’il fallait m’apporter quelque chose ou aller à la pharmacie ou téléphoner aux pompiers. Elle a répondu qu’elle s’occupait de tout et qu’il fallait me laisser seule avec elle. Elle m’a dit que tout irait mieux plus tard. Elle a dit en me caressant les cheveux « Vous en rigolerez dans quinze ans. Il reviendra, je le sais. Vous vous disputerez pour le nom du chien et vous tirerez à pile ou face. Et s’il ne revient pas, ne t’inquiète pas. Il y a déjà une file d’attente, tu as l’embarras du choix. Tu tomberas amoureuse de quelqu’un d’autre. On est là. »
J’ai changé mon fond d’écran. J’ai supprimé mon compte facebook. Je songe à changer d’adresses mail et de numéro de téléphone, à me teindre les cheveux en roux et à réaménager ma chambre. J’ai supprimé son numéro de téléphone et tous ses textos. Je ne me suis pas donnée la peine de les lire, j’étais trop loin de la cuvette des toilettes. Je suis partie sans savoir s’il l’a compris ou non. Je n’espère pas qu’il revienne. Je n’espère pas qu’il revienne car s’il ne revient pas, je suis capable de me transformer encore plus en Camille Claudel ou en Pietà de Michel Ange. Je crois que je vais faire comme s'il était mort.
# 23
Il est parti à 19h08. Aujourd’hui. Il est parti le 3 décembre 2011 à 19h08.
On buvait un café. J’ai évoqué quelques trucs qui m’énervent un peu en ce moment, sans critiques ni ton sec. Je lui ai simplement demandé de dire ce qui n’allait pas. Il s’est levé comme une furie et s’est précipité vers un serveur pour lui demander où se trouvaient les toilettes. J’ai tellement compris que ça sentait le sapin que je me suis dis que ce n’était pas possible. Ce n’était pas possible. Il est revenu. Il a évité mon regard. J’ai continué de parler comme si de rien n’était. Il est devenu blême et m’a dit qu’il fallait qu’il sorte pour respirer. Je l’ai suivi. Il m’a dit qu’il avait besoin d’être seul. J’ai demandé « Maintenant à l’instant T ou en général ? » Il n’a pas répondu. Il a fondu en larmes et s’est blotti dans mes bras. J’ai dû le soutenir pour ne pas qu’il tombe. Il m’a dit qu’il avait besoin d’être seul, qu’il m’aime comme au premier jour, qu’il m’aimera toujours, que je suis la plus belle chose qui lui soit arrivé dans la vie, qu’il est fier de moi, de ce que je fais, de ce que je suis et de ce que je pense. Que je suis la personne la plus gentille et la plus extraordinaire qu’il connaisse. Que je suis parfaite. Je l’ai serré encore plus fort dans mes bras. Il m’a présenté ses excuses. Il pleurait, pleurait, pleurait. Je lui disais que ce n’était pas grave, que ça arrive à tout le monde et que ce n’est pas de sa faute. Il m’a demandé pourquoi je ne pleurais pas. Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas répondu car je me serai évanouie, car j’aurai vomi ou car j’aurai fait un arrêt cardiaque. Je lui ai simplement demandé si je devais aller chercher mes affaires chez lui ou non. Si je devais l’attendre ou non. S’il allait revenir ou non. Il n’a pas répondu. Il a simplement dit « Il n’y a jamais eu personne d’autre que toi. »
Je ne sais même pas si on a payé nos consommations.
On a marché jusqu’au métro. J’ai pris la ligne dans le sens inverse. J’ai pris la ligne dans le sens inverse pour aller hurler chez la personne qui vit le plus près de cet endroit. Il m’a serré dans ses bras. Il m’a dit que ce n’était pas de ma faute, que je n’avais rien fait de mal, que je ne faisais jamais rien de mal et qu’il était désolé. Il continuait de pleurer comme jamais. Il ne voulait pas que je monte dans le métro. J’en ai laissé passer trois. Il m’a embrassé. Il m’a embrassé comme d’habitude, même encore mieux. Il m’a embrassé passionnément, en caressant mes joues et mes cheveux. Il continuait de pleurer. Je suis montée dans le métro. Je ne me suis pas retournée. J’attendais qu’il monte. Le signal sonore s’est déclenché et il n’était pas là. J’ai attendu que le métro s’engouffre dans le tunnel pour m’effondrer, pour être sûre qu’il ne me voie pas. Pour ne pas lui faire de la peine, pour ne pas qu’il culpabilise, pour ne pas qu’il pense quoi que ce soit de négatif.
Je l’ai appelé en larmes. Je lui ai dis « Il vient de me quitter ». Je ne sais même pas s’il a compris. J’ai envoyé un message à tout le monde. Tout le monde a réagi. Ma meilleure amie m’a téléphoné en pleurant en me disant que ce n’était pas possible, que c’était une blague, que j’avais du mal comprendre, que c’était aussi violent que quand ses parents se sont quittés, qu’il devait y avoir un malentendu. Un ami m’a répondu « LOL, j’ai toujours adoré ton humour». J’avais plusieurs doubles appels. Tout le monde me téléphonait. Tout le monde disait « Mais c’est pas possible, c’est pas possible. Tu dois te tromper. Il est fou amoureux de toi. » Après ces conversations, ces mêmes personnes m’envoyaient des textos « Mais c’est pas possible. » Ils ont été plusieurs à me dire « On arrive, ne bouge pas. » J’ai pleuré. J’ai pleuré comme jamais. On s’est retrouvé à plusieurs, finalement à Beaubourg. Je ne pouvais pas parler. Tout le monde téléphonait à tout le monde, tout le monde disait « Monsieur est vraiment parti, pour de vrai ». C’était comme le 11 septembre 2001. C’était comme tous ces gens qui s’arrêtent au beau milieu de la rue et qui se disent « Mais c’est pas possible ». C'était comme la mort de Michael Jackson. Je pleurais, je pleurais, je pleurais et je pleure encore. Je n’ai jamais été autant veuve corse de toute ma vie.
Je ne sais pas si je dois aller chez lui chercher mes petites culottes, ma brosse à cheveux, mon fond de teint et mes livres ou non. Je ne sais pas si je dois le contacter ou non. Je ne sais pas si je dois lui envoyer un mail, l’appeler ou faire la morte. Je ne sais pas s’il va revenir. Je ne sais pas comment je vais faire pour vivre sans lui. Je ne sais pas comment je vais réussir à manger et à aller en cours. Je ne sais pas comment je vais faire pour réussir à marcher dans la rue sans fondre en larmes. Chaque rue, chaque café, chaque musée, chaque livre, chaque chanson me rappelle un sourire, une conversation, un geste, une photo ou un regard. Je ne sais pas comment je vais faire pour vivre sans son sourire. Depuis que je l’ai laissé sur le quai, j’ai l’impression qu’il me suit. Il était à côté de moi dans le métro, dans la rue, à Beaubourg et dans la voiture de ma mère. Il était là et il est encore là. Je tournais la tête pour lui sourire, ou bien j’attrapais sa main, puis je réalisais que c’était un fantôme. J’ai tellement pleuré que mon visage me brûle.
Je chéris chaque moment passé avec lui. Je l’aimerai toute ma vie. Je ne sais pas si je dois l’attendre ou non. Je ne sais pas ce que je dois faire. Je sais juste que si j’ai un fils et qu’il n’est pas de lui, il portera son prénom. Je l’admirerai, je le respecterai et je le soutiendrai toute ma vie.
Il y a un vieux tshirt qui lui appartient qui traîne au fond de mon lit. Je crois que je vais dormir sur le canapé.
J’ai peur de ne pas réussir à respirer ou quelque chose comme ça. Il était tout. Un jour, je discutais avec quelqu’un qui croit en Dieu. Elle me disait « Quand ça ne va pas, quand je suis fatiguée ou quand je suis perdue, je prie et ça va mieux. » Il était ça pour moi. Quand ça ne va pas, quand je suis fatiguée ou quand je suis perdue, je le vois et ça va mieux.
J’ai fait les achats de Noël cet après midi. Je n’ai rien acheté pour lui. Je n’ai rien acheté pour lui car je n’avais pas d’idées, car je ne savais pas concrètement ce qui allait faire mouche. J’ai regardé chaque livre dans le rayonnage, mais rien ne me paraissait assez pertinent pour lui. Rien n’est trop bien pour lui.
C’est la fin de mon monde. C’était mon monde. Mes affiches, mes livres, mes cartes, mes disques, mes revues, mes films et mes vêtements sont liés à lui. On les a regardé ensemble, acheté ensemble, évoqué ensemble, analysé ensemble. Plusieurs amis m'appellent par mon prénom, mon nom et son nom accolé au mien. "Mademoiselle Monsieur". J'ai l'habitude qu'on m'appelle "Mademoiselle Monsieur". Il y avait même une fille qui croyait que c'était mon vrai nom. J'avais répondu en rigolant "Non non, tu pourras m'appeller comme ça seulement dans plusieurs années." "Mademoiselle Monsieur".
Il m’a dit qu’il m’aime comme au premier jour et qu’il m’aimera toujours et il est parti.
Je ne sais pas s’il reviendra. S’il est parti pour toujours, je lui souhaite de rencontrer quelqu’un d’admirable. Je lui souhaite de rencontrer la perle rare. Il ne mérite ni fadeur, ni médiocrité. Il ne mérite que le meilleur.
# 22
Il y a quelques temps, j’ai réalisé l’un des rêves de ma vie.
Je n’ai pas nagé le crawl parfaitement, je n’ai pas acheté une baignoire à pattes de lion, je n’ai pas lu tout Zola, je n’ai pas reconnu chaque tableau de la Grande Galerie, je n’ai pas eu un chat qui s’appelle Alcibiade ou Prosper, je n’ai pas eu de fille qui se prénomme Hermine, Sybille, Hannah ou Sacha, je n’ai pas appris à marcher sur les mains, à cracher virilement ou à ouvrir une bouteille de vin sans casser le bouchon en liège, je n’ai pas fait la bise à l’un de mes conservateurs idolâtrés, je n’ai pas déménagé dans un appartement berlinois possédant des bow windows, je n’ai pas donné mon avis sur une obscure attribution d’œuvre qui fait polémique, je n’ai pas dévalisé une boutique Hermès, je ne me suis pas amusée à lire l’Epopée de Gilgamesh ou la Recherche, comme ça, pour rigoler, je ne me suis pas promenée pendant toute une nuit dans les rues de Paris, je ne suis pas partie sur un coup de tête à l’autre bout du monde, je n’ai pas eu le temps de refaire une sieste dans les salles du Louvre, je n’ai pas dit à un chauffeur de taxi « Suivez cette voiture », je n’ai pas attendu l’ouverture du jardin du Luxembourg pour courir à jeun, je n’ai pas assisté à un concert de David Bowie, je n’ai pas discuté avec Loïc Prigent, je ne me suis pas mariée avec Mathieu Amalric ou Eva Green, je n’ai pas communiqué avec l’esprit d’Audrey Hepburn ou de Jean Michel Basquiat, je ne suis pas montée sur une table de la BPI en hurlant des gros mots pour voir ce que ça fait, je ne suis pas devenue rousse, je ne me suis pas perdue dans les réserves des Arts Décos, je n’ai pas appris à manger avec des baguettes, je n’ai parlé russe avec fluidité, je ne me suis pas mise au yiddish, je ne me suis pas disputée avec Monsieur pour la couleur d'un canapé Chesterfield, je ne suis pas devenue une experte en pilates et je n’ai pas fait caca au MoMA.
Je suis rentrée par la porte de service de l’un de mes musées préférés. J’ai rencontré une personne importante qui travaille là-bas. Je vais y faire un stage pendant plusieurs mois. Je ne sais plus exactement ce que j’ai réussi à dire. J’étais arrivée avec énormément d’avance, je faisais le tour du quartier en long, en large et en travers. Je ne voulais pas attendre dans un café car j’avais peur d’avoir la malédiction du temps qui passe trop vite ou de la distance géographique sous évaluée. Je me suis recoiffée une dizaine de fois grâce aux vitres du métro. J’ai ajusté ma tenue avec autant de minutie. Le col de mon trench, les manches, mon écharpe, mon jean, mes ballerines, tout. J'avais une tête de demeurée échappée de l'asile. J’ai fait le tour du pâté de maison pour être certaine de la localisation de l’entrée des artistes. J’ai touché ma joue avec ma main droite en l’attendant dans le hall des visiteurs, pour tester la température. Elle était glaciale. Pas moite. Glaciale. J’avais l’impression d’avoir la mâchoire et les paupières qui tressautaient. Ma voix était cassée. Monsieur trouve ça sexy. J’avais oublié de téléphoner à quelqu’un pour vérifier ma voix. Je me maudissais. Tout s’est bien passé. J’ai eu droit à une visite éclair de certains endroits absolument merveilleux, ainsi qu’à des petites blagounettes hautement intellectuelles réservées aux puristes que j’ai, grâce à Dieu, réussi à comprendre.
J’en suis sortie complètement chamboulée. Il est tout à fait probable que ma bouche ait dit « Bisous » ou « Au revoir les petits loups » aux gardiens. J’ai parfaitement compris ce que ressentent les bébés filles de 13 ans et demi lors d’un concert de Justin Bieber. Je n’ai pas hurlé, je ne me suis pas évanouie, je n’ai pas vomi dans une poubelle et je n’ai pas téléphoné à ma maman, mais c’était quand même ça dans ma tête. Je me suis trompée de ligne de métro, je me suis retrouvée à l’opposé de ma destination. Je souriais béatement à chaque passant. L’un de mes meilleurs amis a fait des youyous de grand-mère juive lorsque je l’ai retrouvé. J’ai manqué éclater en sanglots alors qu’il me serrait dans ses bras. J’ai beau regarder les jours de travail annotés dans mon Moleskine, ma convention de stage et l'adresse mail et le numéro de téléphone correspondants, je ne réalise toujours pas.
J’ai 20 ans et je suis en train de vivre un truc dont je rêve depuis que j’ai approximativement 5 ans et demi.
# 21
On était une trentaine à fêter ses 90 ans. J’avais mis mon réveil à sept heures du matin pour être sûre de ne pas arriver en retard, alors que le rendez-vous était fixé à l’heure du déjeuner. Je ne l’avais pas vue depuis deux ans. La dernière fois, c’était un petit peu dur. J’avais décidé de ne plus la voir pour ne pas la voir dépérir. La voir chercher ses mots, la voir avoir des difficultés pour se concentrer, la voir hésiter sur mon prénom me faisait trop de peine. J’étais l’une de ses petites filles préférées. Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est elle qui l’avait dit. C’était une mamie gâteau. Une mamie trop mignonne qui ne sortait pas sans avoir mis de rouge à lèvres ni de paire de gants. Elle ressemble beaucoup à Claude Sarraute. Chaque fois que je la vois à la télé, je pense à ma grand-mère. Elle n’est pas morte mais j’en parle quand même au passé. Je refusais de me renseigner sur son état de santé. Parfois, j’avais des bribes, lors de rares appels de membres de ma famille paternelle. Aujourd’hui, c’est un légume. Je suis allée chez le fleuriste. Pas de livre car je ne savais pas si elle était encore capable de lire ou non. Pas de chocolats car je me doutais que tout le monde lui en offrirait. Pas un pull, une écharpe, un foulard ou une paire de gants, car elle aurait pu le jeter à la poubelle sans s’en rendre compte. Des fleurs, c’est bien. Et ça termine nécessairement à la poubelle, qu’on ait toute sa tête ou non. J’ai le défaut d’être lucide.
Mon père n’était pas venu. Il était le seul à briller par son absence. Ca m’avait plus fait plaisir qu’autre chose. Un poids en moins. Elle m’ a dit « Qui êtes vous ? » lorsque je me suis penchée pour l’embrasser. Je m’y attendais tout en pensant naïvement qu’elle se souviendrait de moi. Ne pas être reconnue par elle, ça pique. Personne n’avait clairement dit les choses, ma tante qui m’avait contactée pour le rassemblement familial n’avait rien formulé, mais je sentais qu’elle avait empiré. Je lui ai dis mon prénom. Je lui ai dis que j’étais la fille de mon père qui était son propre fils. J’ai ajouté mon nom de famille. Elle a tiqué. Je lui souriais. Rester impassible pour ne pas la contrarier ou la perturber. Ne pas lui faire comprendre qu’elle perd la tête. Faire comme si c’était normal, pour ne pas la vexer ou l’attrister. Prendre des pincettes afin de ne pas donner l’impression d’être irrespectueuse. Je la fuis depuis deux ans exactement pour ça. Pour ne pas me souvenir des mauvais souvenirs. Pour garder le meilleur. Je m’efforce de garder d’elle une image propre, nette et brillante. Je ne suis pas assez forte pour la voir évoluer dans sa décrépitude. Je ne l’ai pas serrée dans mes bras car on ne se touche pas. En plus, je ne suis pas certaine qu’elle ait réellement compris qui j’étais, même après avoir déclaré mon pedigree. Elle est d’une autre époque. On ne touche pas les gens qu’on ne connait pas. En supposant qu’elle n’ait pas compris mes explications, j’ai préféré ne pas la serrer dans mes bras pour ne pas aller à l’encontre de ses principes.
Je n’avais pas le courage de bavarder avec ceux que je n’avais pas vu depuis une éternité. Naturellement, je suis restée près des habituels. J’essayais d’être parfaite dès que j’étais dans le champ de vision de ma grand-mère. Pour les autres, j’avais d’autres chats à fouetter. La majorité est assez spéciale. Il faut entrer dans un moule, avoir tels principes, telles habitudes, tel code vestimentaire, telle façon de penser. Tel type de mari. Tel travail. Tels amis. Tel mobilier. Telle maison de vacances dans telle région. Pour parler vulgairement, on peut les désigner comme des «notables de province plus que condescendants». Une fille de divorcés qui n’est ni catholique, ni porteuse de sang français depuis la nuit des temps, ça fait tache. Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est eux qui me l’ont dit. Alors je les méprise, je pose un coude sur la table ou bien j'essaie de rire fort et je côtoie le peu de normaux qui existe. Je n’ai jamais su si ma grand-mère était comme ça ou non. J’étais trop jeune pour m’en rendre compte. Je préfère ne pas savoir.
Elle m’avait appris à toujours me tenir droite. Je devais rester assise sur une chaise sans reposer mon dos sur le dossier. J’entends encore son « Tiens toi droite ma chérie ». Je la vois encore tirer la chaise en arrière et positionner ses mains sur mon dos afin que je sois droite. Elle me disait que c’était pour mon bien, qu’on sait d’où vient quelqu’un en voyant sa posture, sa manière de se tenir à table et sa façon de parler. Elle expliquait que les femmes devaient manger très lentement, en très petite quantité et couper de très petits morceaux. J’ai passé le repas à y penser. Je discutais tout en pensant à mon dos, ma manière de manger et la manière dont était disposée la nourriture dans mon assiette. Ma grand-mère n’était pas à côté de moi, mais je le faisais quand même. Autant pour lui faire plaisir que pour me donner bonne conscience. C’était ma manière à moi de lui faire une spéciale dédicace. A défaut de porter un toast.
Elle a plein de copines au Rotary Club. Des mamies très apprêtées, très à cheval sur tout, très mignonnes et très insipides. Elles sont venues à l’heure du goûter. J’en connais trois. L’une d’entre elles m’a parlé pendant quelques instants, m’a demandé si je comptais faire un master à l’Ecole du Louvre ou à la fac. J’étais blême. J’étais blême de voir qu’une femme qui ne sert à rien est capable de tenir des propos intelligibles pendant une durée indéterminée, alors que ma grand-mère non. J’étais blême de voir que c’est ma grand-mère qui ne sert à rien. J’étais blême de voir qu’elles ont le même âge. J’avais envie de l’étrangler et de lui faire bouffer son bouquet de fleurs par le nez. Elle a eu le culot de me dire que ma grand-mère « se portait comme un charme ». J’aurais aimé lui répondre « Plutôt comme un enfant de cinq ans ».
J’arrivais à visualiser qui se disputera les bijoux, les meubles, l’argenterie, les manteaux vintage, les tableaux, la maison à la mer. Elle n’est pas encore morte mais je sais que certains sont déjà au taquet. J’ose espérer récupérer quelques photos et quelques livres. C’est ce qui compte le plus tout en ne valant rien. J’ai observé les différentes bibliothèques du salon. De nombreux livres sur la deuxième guerre mondiale, de nombreux livres d’Henri Troyat, de nombreux livres sur l’art, de nombreux livres de Dostoïevski. Je ne sais pas qui de mon grand père ou de ma grand-mère lisait tout ça. Je n’ai pas osé entrer dans les autres pièces. Je me limitais aux pièces impersonnelles : cuisine, salon, vestibule et toilettes. Je n’ai pas voulu entrer dans la chambre où je dormais, ni dans le bureau de ma grand-mère où j’avais un malin plaisir à l’embêter. J’ai aperçu le bureau de mon grand-père, aujourd’hui, c’est une pièce presque vide. Je me suis souvenue de l’échelle des choses. Comme les albums photos étaient lourds à porter. Comme son fauteuil préféré était imposant. Comme il était difficile de se hisser sur une chaise. Je devais monter sur un petit marchepied pour me laver les mains. Je n’arrivais pas à atteindre la poignée du tiroir où étaient rangés les couverts. J’étais chargée de remplir la carafe d’eau. On me donnait la moche, au cas où. Ca débordait une fois sur deux. Une main passait dans mes cheveux en disant que ce n’était pas grave. Fermer les volets était un vrai bonheur. Je devais me pencher dangereusement. Une paire de bras m’enserrait fortement. Elle tressait mes cheveux et utilisait ces horribles élastiques en plastique. Je criais de douleur, mais c’était plus pour la faire marcher qu’autre chose. J’adorais faire du cinéma car je savais qu’elle trouvait ça charmant. J’avais conscience de mon charme sur elle. Je n’avais pas le droit de marcher pieds nus, pour ne pas avoir d’écharde. Je faisais des glissades sur le parquet pendant des après midis entiers. L’un de mes cousins s’est ouvert le crâne comme ça. C’était quand même génial.
Ma grand-mère peignait. Elle recopiait des tableaux connus. Elle était techniquement excellente, mais manquait d’imagination. Une copie d’un Monet trône dans son salon. Lorsque j’ai vu ce tableau au musée d’Orsay pour la première fois, j’étais ravie de voir que ma grand-mère était dans un endroit pareil. J’en avais beaucoup parlé autour de moi. On ne me reprenait pas, sans doute par attendrissement. Le jour où j’ai découvert l’existence de Monet, j’ai eu un réel choc. Puis j’ai réalisé que tout le monde ne pouvait pas faire aussi bien qu’elle. Quelques années plus tard, elle a vidé tous ses cartons format raisin pour moi. Des tonnes et des tonnes de copies et quelques réalisations personnelles nettement moins bonnes. Elle avait tout disposé par terre. Je répétais à tour de bras « C’est beau », « C’est magnifique », « C’est de qui ça ? »,« Comment tu fais pour faire cet effet ? », « C’est toi qui a fait cette partie ? » J’étais particulièrement fière d’elle. Je le suis encore.
Je suis partie comme une voleuse. Je ne suis pas certaine d’avoir salué tout le monde. Je ne l’ai pas serrée dans mes bras. Je lui ai souhaité de nouveau un très joyeux anniversaire, je l’ai embrassée et je lui ai dis à bientôt avec un sourire freedent. Ma mère m’avait dit « Quand tu lui diras au revoir, tu imagineras que tu reviendras le lendemain. Tu imagineras que tu as oublié ton portefeuille ou quelque chose comme ça. Je t’interdis de lui montrer que ça ne va pas et que c’est la dernière fois. Tu la reverras le lendemain. Si tu veux pleurer, tu pleures au coin de la rue. Pas devant elle, elle n’a pas besoin de ça. »
J’ai pleuré en silence sous la douche. J’ai pleuré en silence à côté de Monsieur, alors qu’il dormait. J’ai pleuré en silence en faisant pipi. Je suis restée radieuse devant ma grand-mère. L’une de mes tantes m’a même dit que j’étais belle comme un cœur. En rentrant chez moi, j’ai affirmé un « Je m’attendais à pire. » J’essaie de m’y préparer. J’essaie de me dire que c’est comme ça.
Elle était très attachée à mon grand-père. Elle a commencé à se laisser mourir après sa mort. J’étais en colère contre elle, j’étais trop jeune pour comprendre. Aujourd’hui, je l’admire. Elle lui survit depuis plus de dix ans. Elle m’a dit « Maintenant que j’ai 90 ans, je peux mourir. » Un peu comme une date butoir. Un palier à atteindre. Je ne lui donne pas six mois. Je n’ai aucune idée du pourquoi du comment de cette pensée, mais c’est comme ça. Je m’efforce à faire semblant de ne pas comprendre. Toute mon attention se porte sur mes amis, mes cours, Monsieur, ce que je visite, ce que je lis, ce que je fais et ce que je vois. Je m’efforce de regarder les belles personnes croisées dans la rue. Je m’efforce de retenir les slogans des publicités dans le métro. Je m’efforce de me souvenir des dates de telle ou telle exposition. Je m’efforce de manger normalement. Je m’efforce d’apprendre par cœur les références de tel ou tel ouvrage. Je m’efforce d’arriver en avance aux cours de pilates. Et ça marche : souvent, j’oublie. Hier, une amie m’a dit que j’étais radieuse. J’ai pensé en silence « la bonne blague. »
J’ai fait la liste de tout ce qu’elle m’a inculqué. J’y ai pensé du musée d’Orsay au musée du Louvre, pendant tout le trajet. Je souriais en me mordant l’intérieur des joues. Je sais qu’elle m’interdirait de laisser transparaitre quoi que ce soit.
Je me sentirai coupable quoi qu’il arrive. Que j’aille la voir ou non. Que je lui écrive ou non. Que je téléphone ou non. J’essaie de réfléchir depuis plusieurs jours à la meilleure solution. Il m’a fallu plus d’une semaine pour digérer son anniversaire. J’ai écris une lettre impersonnelle, en disant que j’avais été ravie de fêter son anniversaire avec elle. J’ai pris sur moi pour ne pas avoir une écriture illisible. C’est facile de se cacher derrière des mots indéchiffrables. Je l’ai écrite sans penser à rien, un peu comme quand je descends les poubelles ou quand je me brosse les dents. Je l’ai postée avec autant de froideur. Enterrer ma grand-mère, ça va être enterrer mon grand-père une deuxième fois, enterrer un peu ma mère et beaucoup mon père. Et l’enterrer elle tout court. Je refuse de savoir comment je vais faire. Pendant de nombreuses années, je la voyais chaque semaine, ou tous les quinze jours. Aller chez mes grands-parents était d’une banalité affligeante. C’était l’une de mes maisons. J’y avais ma chambre. Ce n’était pas la chambre des petits-enfants, ou la chambre des invités, ou la chambre de je ne sais qui. C’était MA chambre. A mon nom. Avec des jouets, des meubles de poupée, un pyjama qui restait sur place et des albums illustrés.
Ce n’est pas ma maîtresse de CP qui m’a appris à lire. Je lisais déjà en entrant à l’école primaire. Grâce à ma grand-mère. Savoir lire, c’est l’un des trucs les plus importants de ma vie. Je ne sais pas si je vais avoir le courage de lui rendre visite une fois par mois, ou plus souvent, ou moins régulièrement. Je ne sais pas si j’arriverais à prendre sa ligne de métro sans m’évanouir. Je ne sais pas si je vomirais tous mes boyaux au coin de sa rue ou si ça restera à l’intérieur. Je ne sais pas si j’ai la force de le faire. Je sais juste que je lui dois au moins ça. C’est elle qui m’a appris à lire. Je vais essayer de prendre sur moi et de me bouger le cul. Ce n’est pas rattraper le temps perdu, c’est l’accompagner paisiblement au bout du quai. Je ne sais absolument pas ce qu’il faut faire. Je ne sais pas s’il faut, tant bien que mal, essayer de rester digne, essayer d’avoir une conversation avec elle et faire comme si elle n’était pas sénile ou juste lui tenir la main. Je ne sais pas si je dois me battre contre elle en répétant sans cesse mon prénom, ou abandonner l’idée d’être reconnue et faire semblant d’être une aide soignante. Je ne sais pas s’il faut que je lui montre des photos, des reproductions de tableaux ou que sais-je encore, ou simplement la regarder en souriant.
# 20
En à peine quinze jours avant le premier «Vous avez trois heures », j’ai :
- reçu un texto de la part d’une personne de ma famille que je déteste et qui m’a mise hors de moi
- eu des nouvelles de merde à propos de ma grand-mère
- appris que mon père était hospitalisé depuis plusieurs semaines
- vécu une crise existentielle avec Monsieur [ça s’est arrangé depuis]
- été ramassée à la petite cuillère par un mec dans le métro
- perdu l’appétit pendant plusieurs jours
- déserté la bibliothèque pour pleurer dans mon lit
Ce n’est pas que je suis partie perdante d’avance, mais ça sentait légèrement le sapin.
Trois jours avant la première épreuve, je n’en pouvais plus. Je gardais tout le temps mes lunettes de soleil alors qu’il faisait un temps pourri. J’avais des plaques rouges sur les joues, les yeux injectés de sang et la voix cassée. Je n’arrivais pas à manger plus de deux compotes par jour alors je mettais du sucre dans de l’eau. Je n’avais pas le temps de m’évanouir. J’étais pitoyable. Je suis partie au Mcdo du coin pour acheter un soda bien sucré, pour me remplir le ventre. La vendeuse m’a demandé un « C’est tout ? », pas pour me pousser au vice mais vraiment par étonnement. En sortant ma carte bleue, j’ai retiré ma carte d’élève de mon portefeuille.
- Vous êtes élève à l’Ecole du Louvre ?
- Pardon ?
- Vous êtes élève à l’Ecole du Louvre ?
- Ah. Oui.
- C’est génial ! Ca doit être passionnant !
- Ca dépend. Pas en ce moment.
- Vous passez aux rattrapages ?
- Oui.
- Oh, ça va aller, ne vous en faites pas. Je suis sûre que vous allez vous en sortir. Ca se voit, enfin, je le vois. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas manger ? Vous allez être fatiguée sinon et vous allez avoir du mal à vous concentrer. Un petit dessert, ça vous tente ?
Je n’ai absolument rien répondu, parce que je n’avais rien à dire et surtout un peu envie de pleurer. J’ai juste hoché la tête. Je ne me souviens absolument pas de son visage, j’étais trop mal à l’aise pour regarder autre chose que le comptoir gris. Les personnes qui sont gratuitement gentilles m’émeuvent. Je n’ai jamais compris comment elles font et surtout, pourquoi.
Bizarrement, maintenant que tout est terminé, j'ai l'impression que tout va se remettre en ordre. Je ne sais pas si c'est normal ou non, mais tout ce qui est cité plus haut ne m'atteint plus. J'ai même l'impression de ne pas avoir de raison valable pour faire la gueule.
